Intérieur Racing avec... Christophe Mombet

Intérieur Racing avec... Christophe Mombet

Publié le 10/01/2012

Il a rejoint le Racing Metro 92 l'été dernier. Il n'était pas la recrue la plus attendue. Et pourtant. Arrivé comme Directeur du Rugby avec pour charge toute la formation du Racing, Christophe Mombet est un des hommes clés du projet du club Ciel et Blanc. "Intérieur Racing" l'a rencontré. Sur son parcours, riche, sa vision du rugby, passionnante, et sa mission au sein du club, capitale, celui qui a porté les couleurs du Racing dans les années 80 s'est confié. Un document passionnant.

 

Christophe, commençons par parler de ton parcours. Pourquoi et comment es-tu venu au rugby?
Christophe Mombet: Mon père était un passionné de rugby et c'est lui qui m' y a amené quand j'étais petit; j'avais 8 ans je crois. Par la suite, je suis passé par tous les clubs franciliens. J'ai commencé par 15 ans au P.U.C.; j'y ai passé une super jeunesse, au moment où le club était hyper amateur. Notre récompense était de faire une tournée. A 19 ans, je suis donc parti autour du monde - je l'ai fait deux fois - en passant par la Nouvelle-Zélande, l'Australie, etc. C'est sans doute de là que vient ma fibre anglo-saxonne.
 

C'est après que tu as rejoint le Racing?
C. M. : De 1981 à 1989, j'ai joué ici. A l'époque, il y a eu deux évènements importants: les arrivées de Robert Paparemborde et de Jean-Pierre Rives, et l'avènement du show-bizz. Dans l'équipe, il y avait des Jean-Baptiste Lafond, Eric Blanc, Philippe Guillard, Yvon Rousset... Je suis de cette génération-là. Et puis en 1986, Robert Paparenborde m'a dit: "Christophe, je pense que tu  seras meilleur dans l'entraînement que sur le terrain." A ce moment-là, j'avais fait parallèlement des études de professeur, et j'avais passé le CAPES d'éducation physique. Quand je l'ai eu, j'étais entré comme cadre technique à la Fédération Française de Rugby. Robert, c'était tout sauf vraiment un entraîneur académique; Robert, c'était une figure, un papa, un psychologue, un mec extraordinaire mais qui n'avait pas le background de l'entraînement et de la préparation physique. Et puis, il y avait deux joueurs qui s'apppelaient Xavier Blond et Laurent Cabannes qui pointaient leur nez qui étaient largement meilleurs que moi alors... (rires)

 

Tu es donc devenu entraîneur-joueur?
C. M. : C'est ça. Avec Robert, Michel Taffary et un certain René Bonnefont (ndlr: aujourd'hui manager de l'équipe première), on a entraîné tous les quatre à partir de 1986. On fait la finale contre Toulon en 1987, on perd, et puis à la fin de la saison suivante, la Fédération m'a mis un ultimatum. Elle ne voulait pas qu'un cadre technique de la Fédé entraîne un club. Je rappelle qu'on était encore amateurs, donc cadre technique, c'est comme ça que je gagnais ma vie. J'ai demandé au Président Jean-Pierre Labro s'il pouvait me trouver un boulot, mais cela n'a pas été possible. Alors je suis parti.

 

Tu n'es plus dans le staff quand le Racing est champion en 1990?
C. M. : En 1990, non, c'est Christian Lanta. Dommage, je suis parti un petit peu avant. Je me dis qu'il ont béneficié de tout le travail que j'ai fait avant. Mais ça m'est arrivé souvent ça. Beaucoup de clubs par lesquels je suis passé ont été Champion de France alors que je n'y étais plus. Alors soit c'est un manque de cul, soit c'est parce que j'ai fait vraiment un boulot extraordinaire! Vaut mieux le voir comme ça, je crois (rires).

 

Donc en 1988, tu quittes le Racing...
C. M. : Voilà, et je m'en vais... au Stade Français. Je voulais continuer à entraîner. Donc j'ai démissionné de mon poste de cadre technique. Le club était à l'époque en troisième division, et grâce à un ancien coéquipier du Racing, Eugenio Stephan, qui y jouait, j'ai pu trouver un boulot chez L'Oréal. Moi, je voulais continuer à entraîner, et après un an comme joueur, je suis passé entraîneur. Et on est passé de la 3ème à la la 1ère division.

 

Ensuite, tu rejoins l'Equipe de France...
C. M. : Alors que je suis au Stade Français, en 1991, Pierre Berbizier m'a appelé pour que je travaille avec lui auprès des Bleus. J'ai accepté tout de suite et je suis devenu son adjoint. Cela a duré jusqu'à la Coupe du Monde 95 après laquelle j'ai réintégré la fédération en tant qu'entraîneur national. J'entraîne les Espoirs mais cela ne dure pas longtemps puisque le Racing m'appelle et je reviens en 1997, avec Gégé Martinez comme Président. Finaliste contre Toulon du groupe A2 la première saison, puis champion de France A2 face à Périgueux l'année suivante. Dans la foulée, je suis contacté par Clermont. J'y reste cinq ans - de 1998 à 2003 - et je perds deux finales du championnat face au Stade Toulousain.

 

Quel était ton rôle là-bas?
C. M. : J'étais manager, comme Pierre peut l'être ici aujourd'hui. Je suis arrivé à un tournant de l'histoire du club, puisque j'ai fait venir une entraîneur étranger Tim Lane, entraîneur adjoint des champions du Monde australiens 99, et Steve Nance préparateur physique. Je voulais casser un peu le moule en vigueur là-bas à l'époque et mettre en place de vraies structures professionnelles en associant les compétences françaises, notamment celle de Laurent Travers. Ça se passe super bien et on fait une finale en 2001.

 

A cette époque, tu n'es pas sur le terrain. Tu laisses les entraîneurs faire?
C. M. : Je ne laisse pas faire mais c'est vrai que je suis plus en retrait. En même temps, les gars étaient champions du monde, je n'allais pas leur apprendre grand chose. Ça a duré jusqu'en 2003. A ce moment-là, ça ne gagnait plus et je suis parti en fin de saison.

 

Tu reviens à la Fédération?
C. M. : Pas tout de suite. D'abord, je passe quelques mois à Paris sans emploi. Et puis, Bernard Lapasset m'appelle et me demande si ça m'intéresse de prendre en charge tout le haut niveau jeunes à la Direction Technique Nationale, c'est à dire de la formation des moins de 16 ans jusqu'à l'équipe de France Espoirs. En même temps, j'avais en charge les 10 Pôles Espoirs, et la direction du Pôle France. Bref, je me suis régalé. Au début, quand je suis arrivé, il y avait un seul international français issu du Pôle (Florian Fritz). Aujourd'hui, il y en a vingt-et-un. On a vraiment développé un bon truc.

 

L'avantage est que tu devais avoir les coudées franches?
C. M. : Exactement. Je sortais de plusieurs saisons à l'ASM, et j'étais bien content de ne plus avoir de pression. J'étais manager des moins de 19ans; tu gagnes ou tu perds, tout le monde s'en fout. Mais l'idée surtout, c'est qu'on te laisse construire le plan de formation tel que tu le conçois. La fédé avait en plus mis les moyens donc j'ai pu faire ce que je voulais, c'était super intéressant. Mais bon, quand Pierre et Jacky Lorenzetti m'ont appelé en mars dernier, je n'ai pas hésité longtemps. Je pense qu'après sept ans, j'étais un peu en bout de course et que j'avais besoin d'un nouveau défi.

 

Nouveau défi, oui, mais c'est un petit peu la même mission, non?
C. M. : Dans mon esprit, c'est exactement ça. Mon job, c'est de mettre une cohérence dans notre politique de formation, d'essayer de détecter et de faire revenir les meilleurs joueurs. Je pense que le club a subi un contrecoup pendant les 5-6 ans de disette avant l'arrivée de Jacky Lorenzetti. Après, je me suis fixé des objectifs à court terme, comme l'agrèment du centre de formation au mois de janvier; on doit passer de la catégorie 3 à 2 ou 1. En parallèle, nous travaillons pour développer deux écoles de rugby avec les villes de Nanterrre et du Plessis--Robinson. C'est d'ailleurs une grosse partie de mon travail actuellement, c'est un projet qui tient à coeur du Président.
Une fois qu'on aura fait tout ça, on pourra passer à la vitesse supérieure. Pourquoi ne pas faire de la pré-formation comme ils le font en Angleterre dans le foot? C'est à dire sortir les meilleurs potentiels que l'on a en moins de 13 ans et moins de 15 ans et les former sur deux axes: la motricité et la technique individuelle.

 

C'est une approche très anglo-saxonne des choses. Très néo-zélandaise même, non?
C. M. : D'une certaine manière oui. Eux basent leur formation sur la technique individuelle. Ils partent du principe que plus le joueur aura d'outils, plus il pourra les remettre dans le jeu. Moi, je crois qu'on ne remet dans le jeu seulement ce que l'on sait faire. J'en suis même persuadé.
Nous, en France, on a une pédagogie un peu différente puisqu'on part du jeu. On essaye de comprendre la situation, de la voir et une fois que l'on a compris cet aspect tactique, on réfléchit à quels moyens il faut utiliser pour concrétiser ses choix. Le problème c'est que souvent on s'arrête à la première partie, c'est-à-dire que l'on fait travailler les joueurs sur la perception, mais souvent ou oublie les outils et on ne les fait pas travailler.

 

Le constat est bon mais la réalisation imparfaite...
C. M. : C'est cela, et ça correspond bien à notre culture. Après, je ne sais pas quelle est la meilleure démarche. Mais ce que je sais c'est qu'on est pas champions du monde. Tous les autres pays anglo-saxons l'ont été. Alors si cette vision de la perception du jeu, sa comprehension est toujours essentielle pour nous, le travail sur la motricité et la technique individuelle ne doivent pas être négligés. La force des Néo-Zélandais, pour reprendre leur exemple, c'est que même en partant d'une phase analytique, il arrivent quand même à remettre ça dans le moment et produire un jeu extraodinaire. Ils ont une pédagogie pour les jeunes très intéressante.

 

T'es-tu fixé des objectifs à court, moyen et long terme? Par exemple, un pourcentage de joueurs à voir arriver en équipe pro?
C. M. : Je n'ai pas eu d'objectif contraignant de la part du club, si ce n'est d'être l'une des meilleures formations de France. Je suis donc parti sur des objectifs très simples, en partant du bas. D'abord, l'école de rugby. S'affirmer auprès des éducateurs, pour leur montrer qu'on redevient ensemble la meilleure école de rugby d'Île-de-France. En seulement six mois, les progrès sont vraiment probants.
Après, c'est clair que j'aimerais à terme que 50-60% du centre de formation sorte chez les pro. Mais ce n'est pas possible pour l'instant. La réalité c'est plutôt 10% voire 20% grand maximum. Au Pôle France, seulement 20 joueurs sur 250 sont devenus internationaux, c'est dire. Par contre, que tous ne puissent pas réussir dans le club est une chose, mais je veux qu'il y ait au moins 70% des sortants qui puissent alimenter le rugby professionnel français. Car je pense que l'on a du potentiel.

 

Y a t'il un exemple à suivre? Dans le rugby ou dans un autre sport?
C. M. : J'espère que ce sera nous l'exemple à suivre! Aujourd'hui, Toulouse est en train de changer de philosophie de recrutement chez les pros. La réalité du monde professionnel amène à chercher des résultats tout de suite avec des jeunes que tu n'as pas nécessairement formé mais qui vont pouvoir rendre tout de suite. L'arrivée des agents a été énorme de ce point de vue. Mais en terme de structuration, de construction, le Stade Toulousain est depuis 30 ans l'exemple. Et surtout c'est un club qui a un standard de performance énorme, car inscrit dans la durée. J'aime aussi prendre des idées chez les Anglo-Saxons, au Leinster par exemple, en Afrique du Sud ou en Nouvelle-Zélande et même dans le foot. L'idée est de prendre le meilleur chez les autres.  Ce n'est pas copier un seul club référent mais essayer de piocher des améliorations partout pour continuer à progresser.

 

Justement, en parlant de foot, le FC Barcelone est connu pour faire jouer toutes ses équipes avec le même système de jeu. Est-ce qu'une telle idée est transposable au rugby et donc au Racing?
C. M. : On ne m'a pas fixé cet objectif-là. Il y a quand meme deux mondes différents de toute façon: le monde des professionnels et le monde de la formation des jeunes. La philosophie s'arrête à la porte de la compétition et des résultats.
Par contre, nous avons un noyau de formation. Pas plus tard qu'il y a deux jours, avec Simone Santa Maria, nous avons tenu une réunion d'éducateurs pour en parler, pour partager. C'est ce que l'on appelle l'organisation offensive de nos équipes: comment le porteur du ballon et ses soutiens doivent se comporter, ce qui permet d'avoir un continuum de jeu au fil des catégories. C'est donc un projet partagé par toutes les équipes. Il y a un projet de jeu transversal.
L'autre jour, je me suis régalé à regarder jouer les Cadets. Du mouvement partout, et on retrouvait cette notion de travail du porteur de balle avec ses soutiens. Petit à petit, si on arrive à partager ça avec toutes les catégories, on arrivera vraiment à respecter notre philosophie. Le projet présenté par chaque club représente l'identité du club, son histoire. Celle du Racing n'est pas la même que celle du Stade Toulousain ou de Narbonne. Certes, on n'est pas le FC Barcelone, mais les exigences du rugby sont un peu différente, ne serait-ce qu'à cause de la notion de combat. Tu peux prendre un jeune de 16 ans et le faire jouer avec les pros en foot. Pas au rugby. Même si les Anglais font jouer des jeunes de moins de 18 ans, sur la base du "If you're good enough, you're old enough"*.
Mais clairement, les objectifs sont de culture club, de jeu les résultats viendront après. C'est parce que l'on aura bien travaillé que l'on aura de bons résultats. Bien sûr, j'aimerais voir les équipes de jeunes gagner leur championnat, mais c'est avant tout en travaillant en profondeur et sur le long terme que l'on pourra atteindre ces objectifs.

 

* "Si tu es assez bon, tu es assez vieux"

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