Publié le 12/05/2010
De gauche à droite : Simone Santa Maria, Yoann Laubé, Florent Agounine, Nicolas Leroy (Crédit : Panoramic)
Suite et fin du dossier réalisé par Ludovic Ninet pour Rugbyconnection.com sur la cellule vidéo du Racing-Métro 92. Un deuxième volume intitulé "L'étude du haut niveau et de l'arbitrage."
Hier nous vous présentions la genèse de la cellule statistique et vidéo du Racing et deux de ses domaines d’analyse : l’étude du haut niveau et de l’arbitrage. Aujourd’hui, Simone Santa Maria, le maître d’œuvre de ce laboratoire, bras droit de Pierre Berbizier dans le domaine de l’analyse, nous détaille le dispositif d’évaluation individuelle et collective de l’équipe pro et celui d’étude des adversaires du Racing-Métro.
Etude du jeu du Racing. « J’ai conçu une sorte de double caméra, qui permet de suivre le ballon en plan serré et toute l’action en plan large. Ainsi, on contextualise sur le ballon et sur l’espace en même temps. Ça permet de voir, par exemple, si un plaquage est raté techniquement par un joueur ou parce que son partenaire à l’intérieur ne lui a pas dit de pousser vers l’extérieur. Un des membres de la cellule fait l’analyse des matches séquence par séquence, on en compte environ 70 par match pour 38 minutes de jeu effectif. Et pour chaque séquence, il rentre tout ce qui se passe, soit environ 750 événements par rencontre. »
Evaluation individuelle. « Le but est d’évaluer la performance de chaque joueur pour savoir s’il est efficace et utile dans chacune des tâches qu’il entreprend. On répertorie les actions positives et négatives par tâche : port de balle, plaquage, création/participation au regroupement, utilisation du ballon dans le mouvement général, jeu au pied, placement (un joueur va dans un regroupement, doit-il vraiment y aller, quelle est la conséquence sur le jeu en termes de ralentissement ? etc.). On établit un ratio d’actions positives en faisant, en plus, apparaître le temps de jeu. Et voilà notre évaluation sur un match. On peut par la suite faire une évaluation plus globale du joueur sur la saison, en fonction de l’intensité des matches ou de la qualité des adversaires. On peut aussi comparer par poste, établir des bilans par ligne et personnaliser le travail. Dans cette évaluation individuelle, mais c’est valable aussi pour l’évaluation collective ou l’étude des adversaires, le facteur humain est primordial. Il faut les bonnes personnes pour bien interpréter les images, les actions, etc.
On reste très attentif à ne pas sortir les stats de leur contexte et, d’ailleurs, elles ne sont jamais affichées nulle part. Des lancers ratés peuvent être, par exemple, la conséquence d’un enchaînement de mêlées écroulées et poussées qui ont fatigué le talonneur et de la présence d’esprit de l’adversaire de mettre une grosse pression au contre à ce moment-là. »
Evaluation collective. « Pour chaque match, nous évaluons notre efficacité dans tous les secteurs du jeu et la comparons avec les standards du Top 14, d’où l’importance de notre étude du contexte (voir volume 1, hier). Comme critère, nous avons l’intensité du match : le temps d’effort et le temps de récupération. Alors que nous étions encore en Pro D2, nous savions quel niveau physique nous aurions à soutenir en Top 14. Un match dure en moyenne 88 minutes. En 2007-2008, nous étions à 33’ de travail pour 55’ de récupération. Sur la saison actuelle, nous sommes à 36’ de travail et la moyenne du Top 14 est à 35 (37 l’an passé). Nous étudions aussi les séquences, leur nombre et leur durée (0-20’’, 20-40’’, 40-60’’ et plus de 60’’) quart temps par quart temps. La compilation de ces données nous permet de voir les matches gagnés et perdus par rapport à l’intensité. Ça, c’est donc pour l’aspect physique.
Ensuite, il y a l’évaluation de notre jeu. Le pourcentage de ballons gagnés en conquête : sur les trois-quarts de la saison actuelle, on est au-dessous de la moyenne du Top 14 en touche (72% vs. 78), mais au-dessus en mêlée (84% vs. 81). Sur ces ballons, le pourcentage de bons ballons : 48% vs. 52. Et ce qu’on a fait des bons ballons. Là encore, on est juste au-dessous de la moyenne avec 36% de bonne utilisation contre 42. Sur chaque match, on évalue les données par rapport à nos moyennes à nous et à celles du Top 14. Et on voit ce qu’on doit travailler. Nous nous étions fixé comme objectif au départ de nous mettre à niveau en termes d’intensité, de conquête et de défense lors des deux premières saisons, puis de produire des ballons de bonne qualité. Aujourd’hui, il nous faut poursuivre dans cette quête de bons ballons et améliorer notre capacité à concrétiser. C’est une construction logique : le ballon de qualité n’est que la conséquence d’une bonne conquête. La qualité de la conquête des avants permet aux arrières de lancer le jeu. L’évaluation permet de cibler là où nous pêchons. Si tu as X ballons de qualité et Y ballons perdus sur le premier temps de jeu, c’est que les arrières ont mal joué. Si en revanche, tu n’as pas de ballons de qualité, c’est que les avants n’ont pas délivré de ballons pour attaquer la ligne.
Tout cela a un sens : mettre sous pression l’adversaire vient de ta capacité à avoir en continu des ballons, encore plus des ballons de qualité, et encore plus s’ils sont bien utilisés. »
Etude de l’adversaire. « On étudie les adversaires sur les mêmes critères collectifs – physiques et jeu – à partir des trois derniers matches qu’ils ont joués. On cherche à identifier quand l’équipe a des moments forts ou faibles, ses forces et ses faiblesses en conquête, sa capacité à concrétiser et à partir de quels types de ballon (conquête, récup) et dans quelles zones du terrain, la longueur de ses séquences. Toulon, par exemple, propose souvent des séquences de 50’’ et quand il marque c’est sur ces séquences-là. A nous de reproduire ce type de séquences lors des entraînements, de baisser la récup, d’accentuer la fatigue pour préparer nos joueurs.
Pour la touche, on utilise aussi les statistiques faites par Opta pour connaître les zones de saut des adversaires. Ensuite, mes analystes font leur propre analyse et sont capables de me dire si le 10 attaque la ligne, si le fond d’alignement défend comme ça, si dans les 50 le neuf défend dans certaines zones, si le deuxième centre inverse tout le temps sa défense, si sur les mêlées au centre du terrain le neuf bascule, etc. Ils trient les informations pour sortir le moins d’images possibles et les plus parlantes.
Ce filtre est primordial. Autant pour nous il est intéressant de voir beaucoup de choses et de rentrer le plus de données possibles, autant le but est d’aider le joueur et surtout de ne pas l’embrouiller. Donc on présente les montages, jamais les joueurs ne les voient seuls, pour être sûr que tout le monde a compris la même chose et moi, ensuite, je vais sur le terrain pour assister Pierre (Berbizier), qui, en fonction de notre maîtrise et de notre état de forme du moment, en fonction de l’adversaire et du cycle de travail dans lequel on se trouve, met en place la stratégie et le contenu des entraînements de la semaine. »
Projet de club. « Nous étions deux au départ pour le Racing Lab, nous sommes cinq aujourd’hui. Depuis la saison 2009-2010, le même dispositif d’analyse et d’évaluation a été mis en place pour les Espoirs. Et nous filmons dès que nous le pouvons les Reichel et les Crabos. On est parti de la performance et de l’identité d’une équipe avec l’idée aller en Top 14, maintenant, on bascule vers un projet d’identité de club. D’ailleurs, à part un analyste dédié à l’équipe pro, les trois autres sont impliqués à la fois dans l’analyse du plus haut niveau, dans le travail autour des pros (arbitre, adversaire) et dans celui auprès des jeunes (vidéo et stats Espoirs, Crabos-Reichel ou prépa physique du Centre de Formation). »
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