Publié le 18/10/2010
"Simon Says", en anglais, c’est l’équivalent de "Jacques a dit". Alors quand Simon Mannix a accepté de faire une chronique régulière sur le site officiel du club, son titre s'est imposé comme une évidence. Pour ce troisième épisode, Simon se souvient du bon vieux temps de l'amateurisme, et le compare à l'ère du professionnalisme. Où on y parle de doigt cassé, de bagarre dans un bus ou encore d'aide au copain.
Simon Says... "Read Episode 3 !" Go!
"J’ai démarré le rugby au haut niveau, j’avais 18 ans. Je jouais à l’époque dans l’équipe de Wellington, et on était encore dans l’amateurisme. On ne touchait pas un sou pour jouer au rugby. En tout cas pas avant 1996. Juste quand je suis parti en tournée en 1990 avec la Nouvelle-Zélande, on touchait 200 francs par jour. Mais on ne se posait pas de questions. A cette période, je faisais des études de droit à côté, et je me croyais riche !
Je faisais des études pour assurer mon avenir parce qu’à l’époque on ne savait pas que ça deviendrait professionnel. On s’entraînait le soir. La journée, je m’entraînais tout seul, pour me perfectionner dans les tirs aux buts, le jeu au pied. Mais dans l’attitude pour la préparation des matchs, la concentration, c’était déjà très professionnel. En fait, à voir les joueurs aujourd’hui, je me rends que tout était déjà bien en place. La seule chose qui a vraiment changé, c’est la troisième mi-temps.
Boire une bière ensemble, c’était super important pour l’esprit de groupe. On forge une solidarité entre les joueurs par des épisodes vécus ensemble, et c’est pareil aujourd’hui. Sauf qu’aujourd’hui, ça ne passe plus par un verre alors qu’en amateur, on avait toujours une bonne excuse pour aller boire la bière !
Même avec les Blacks, on fonctionnait comme ça. Pendant une tournée, on partait pour six semaines et on jouait le mercredi et le samedi. Et bien tous les mercredis soirs, on se réunissait pour boire un coup. Les samedis soirs, pareils. Ce qui n’empêche qu’on s’entraînait dur. Les entraînements étaient aussi intenses que ceux d’aujourd’hui, et techniquement aussi bon. On sortait oui, mais on travaillait encore plus dur le lendemain. Peut-être qu’aujourd’hui, il n’est plus possible de préparer un match comme ça. Et c’est logique ; les enjeux sont plus importants.
Mais si on critique la préparation des joueurs à cette époque-là, je crois que les gens ont tort. Les performances étaient peut être aussi bonnes que celles qu’on voit aujourd’hui. Certes, le jeu va plus vite maintenant mais les joueurs sont plus costauds, plus puissants, plus rapides. Physiologiquement, le rugby a changé, c’est clair.
Mais à l’époque en fait, dans leur tête, les joueurs étaient déjà professionnels ; on cherchait tous à être le meilleur possible. En Nouvelle-Zélande, il n’y a rien de plus grand que de porter le maillot All Black. J’ai une anecdote qui montre ça : dans les années 50, un joueur est arrivé le matin du rassemblement pour la tournée avec le doigt cassé. Le médecin l’a renvoyé à la maison. Et bien, le joueur s’est coupé le doigt et il est revenu. Et il a fait la tournée ! C’est pour montrer l’état d’esprit du gars. Il ne jouait pas pour l’argent, il était infirmier et en partant avec les Blacks, il perdait de l’argent. Mais c’est juste l’amour du maillot.
Par contre, je suis triste pour les joueurs qui partent en tournée aujourd’hui. J’ai vu le planning des Boks pour leur tournée en Europe en novembre cette année : il n’y a pas cinq minutes pour faire des conneries. Or, c’est important pour souder le groupe. Je dis conneries, mais ça peut être une partie de golf, une visite touristique…
Quand tu vois l’ancienne époque, il y avait toujours des histoires de fous. Exemple : il y a une hiérarchie dans le bus ; les anciens au fond et les petits nouveaux devant. Moi, j’avais 19 ans donc j’étais tout devant, à côté du chauffeur ! Mais à la fin de la tournée, la tradition c’est que les jeunes attaquent pour prendre les places du fond. Donc tout le monde sortait du banquet, protège-dents dans la poche du blazer, et à l’attaque ! Moi, je suis sorti de là la chemise en sang et une dent en moins. Mais tant pis, c’est un des plus grands souvenirs de ma carrière. Ils ont arrêté ça en 1994 après 40 ou 50 ans. C’est dommage. Ça créait du lien entre les joueurs.
Aujourd’hui, les joueurs sont payés pour jouer au rugby. C’est magnifique. Ils peuvent penser à leur carrière et jamais on ne demande à un joueur de jouer blessé. Avant, on jouait tout le temps blessé. Mais maintenant, c’est le corps du joueur qui paye le loyer à la maison. Les joueurs sont tellement bien entourés et éduqués sur le côté physique, que ça a fini par enlever un peu ce côté fun, détendu. Les gens croient que maintenant que c’est pro, les joueurs ont plein de temps libre. Mais ce n’est pas le cas du tout. C’est un métier qui donne beaucoup de satisfactions mais les joueurs travaillent vraiment très dur.
Au Racing, on a réussi à recréer un peu cet esprit d’antan mais il ne s’est pas formé de la même manière. Grâce à nos installations, avec le club house, les joueurs mangent ensemble, rigolent ensemble, jouent aux cartes. C’est capital et ils ont eu la chance que Jacky [Lorenzetti] et Pierre [Berbizier] aient compris l’importance de cet esprit-là.
Comme coach pro, ici, j’ai retrouvé cet esprit extraordinaire entre les joueurs. On le voit à l’entraînement, on le voit en salle de musculation, on le voit au club house et on le voit en match. Cette solidarité entre les joueurs ne naît plus de la même manière. Ça ne passe plus par des soirées au bar ou quelque chose du genre. Mais il est là et bien là quand même. Et dans le rugby, c’est primordial. C’est ce qui fait qu’un joueur en fera un peu plus pour aider son copain qui est en danger. C’est un peu l’héritage de l’ancien temps. Et ça paye le samedi après-midi."
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Le 19/10/2010 par Serval